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Benoît et la spéculation

Après le billet précédent et à la suite d’une longue conversation sur Twitter, Pneumatis me propose de réfléchir sur ce passage de Caritas in Veritate de Benoît XVI:

Il faut éviter que le motif de l’emploi des ressources financières soit spéculatif et cède à la tentation de rechercher seulement un profit à court terme, sans rechercher aussi la continuité de l’entreprise à long terme, son service précis à l’économie réelle et son attention à la promotion, de façon juste et convenable, d’initiatives économiques y compris dans les pays qui ont besoin de développement.

Avec toute humilité et en communion avec la foi reçue des apôtres, je dois marquer mon désaccord avec le Très Saint Père. On peut être un grand philosophe, et un grand pape, et un mauvais économiste. 

Je dois aussi dire que même si je n’ai pas lu Caritas in Veritate, je connais relativement bien la doctrine sociale de l’Eglise dont ce passage est quasi une retranscription.

Quel est le problème? 

Tout d’abord, je dois malheureusement pointer du doigt que ce propos est désespérément convenu. Les oppositions économie financière/économie réelle; spéculation/investissement; court terme/long terme sont très répandues dans le discours public, notamment en Europe. On ne serait pas choqué de trouver ce paragraphe dans un discours de Nicolas Sarkozy ou de Ségolène Royal ou d’Angela Merkel ou de Gordon Brown. Un discours peut bien évidemment être convenu et correct (“La faim dans le monde, c’est mal!”), mais lorsqu’il s’agit du discours de l’Eglise, ce signe de contradiction, ça peut être un indice qu’il faut regarder à deux fois.

Après ces prolégomènes….

Pour moi le problème principal de ce genre de discours est qu’il se fonde sur des concepts faux ou inopérants. Il pose des catégories et des antonymies qui selon moi ne sont pas pertinents. 

Prenons les mots-clés de ce paragraphe. Benoît XVI parle de: spéculation, court-terme, économie réelle, et d’activités économiques “justes et convenables.” Je le dis avec conviction: ces concepts n’ont pas de sens. Ou en tous les cas, ils n’ont pas de sens opérant en ce qu’ils nous permettraient de décider quelles activités sont désirables ou pas. 

Sur la spéculation: je ne sais pas ce qu’est un spéculateur. Je n’en ai jamais rencontré. 

Quelle est la différence entre “spéculer” (bien) et “investir” (pas bien)? J’ai cherché, je n’en ai jamais trouvé. 

Tout d’abord: personne n’investit en voulant perdre son argent. Personne ne dit “C’est un super investissement, je vais gagner moins d’argent.” Un investisseur, tout comme un spéculateur, cherche un gain financier. 

Alors quoi? Est-ce que le spéculateur investit à “court terme” et l’investisseur à “long terme”? Mais dans la catégorie des spéculateurs on range très souvent les “locustes” du private equity, qui est caractérisé justement par la longueur de la période de détention de ses participations. (Et quand bien même cette distinction serait opérante, pourquoi? Où est intrinsèquement le mal à investir à court terme et le bien à investir à long terme? Qu’est-ce que le court terme, précisément? 1 an? 2 ans? 5 ans?)

Peut être est-ce le critère de risque qui compte? Le spéculateur prend des risques inconsidérés alors que l’investisseur agit en “bon père de famille”? Mais rien n’est plus risqué que le venture capital, justement appelé capital-risque en France, et qui est probablement la dernière forme d’investissement capitalistique qui reste en odeur de sainteté dans notre société. Et si on a appris quelque chose ces dernières années c’est justement que des investissements prétendument peu risqués peuvent l’être beaucoup.

Peut être le spéculateur fait-il des investissements “virtuels” alors que l’investisseur agit dans l’”économie réelle”? Billevesées que tout ça! Ca ne veut rien dire, “économie réelle” ou “économie virtuelle”. Un instrument financier n’est pas plus virtuel qu’un brevet n’est pas plus virtuel qu’un site web n’est pas plus virtuel qu’une marque n’est pas plus virtuel qu’une prestation intellectuelle. Lorsque Louis Vuitton vend à 2000 euros un sac qui coûte 50 à fabriquer parce qu’il a créé cet actif intangible, une marque, on a droit aux violons sur la-culture-et-le-savoir-faire-français-reconnus-à-l’internationââââl. Mais lorsqu’une banque crée un produit dérivé qui permet à une compagnie aérienne de réduire son exposition aux fluctuations du marché du pétrole, houla, spéculation, économie virtuelle, pââ bien. Toute notre économie est virtuelle. Rien n’est plus virtuel qu’un titre de propriété ou un contrat: de l’encre sur du papier, parfois même pas. Un avocat qui rédige une consultation pour un client: virtuel ou pas virtuel? Un jeu sur iPhone: virtuel ou pas virtuel? C’est un critère de civilisation de “virtualiser” son économie: la monnaie n’est plus un poids d’or mais un bout de papier ou une ligne d’écriture sur lequel tout le monde s’accorde; la propriété n’est plus ce qu’on peut défendre par les armes mais ce qu’indique un cadastre ou un contrat de vente; on peut gagner sa vie avec des oeuvres de l’esprit et plus seulement en fabriquant des bitoniaux qu’on peut toucher avec ses doigts. En quoi est-ce mal ou répréhensible? Que cette catégorie nous apprend-elle? Rien!

Une autre version du bobard de l’”économie réelle” est l’idée que les spéculateurs “font de l’argent à partir de l’argent” et pas avec autre-chose. J’aimerais bien savoir comment on peut faire de l’argent autrement qu’avec de l’argent. Un entrepreneur utilise du capital (de l’argent) et son travail (qui est aussi de l’argent) pour créer un produit ou service nouveau. Un ébéniste achète du bois (avec de l’argent) qu’il transforme en meubles qu’il vend (pour de l’argent). Un commerçant achète des biens (avec de l’argent) qu’il revend (pour de l’argent). Un banquier prend de l’argent qu’il prête à d’autres; un trader prend de l’argent et l’investit. La comptabilité d’une entreprise, c’est un livre qui raconte l’histoire de comment des hommes collaborent ensemble pour faire de l’argent avec de l’argent.

La société française est pleine de spéculateurs. Quand on achète un appartement, on spécule sur l’immobilier. Quand on prend un PEA ou une assurance vie on spécule doublement: sur les marchés financiers (vous croyez qu’il vient d’où votre 2% par an?) et sur les finances de l’Etat (puisque ce sont des placements défiscalisés). Tous ces investissements genre loi Robien, etc. sont de la spéculation organisée! On cherche tous la petite niche fiscale, moi le premier! Spéculation! 

Autre exemple de spéculation, que je connais un peu: l’investissement dans des entreprises technologiques à forte croissance. Steve Blank, professeur à Berkeley et historien de la Silicon Valley, a dit récemment dans une interview avec un de mes collègues que la Silicon Valley est fondée sur “Des rendements obscènes. Pas des bons rendements. Des rendements obscènes.” Et c’est vrai. Certains fonds d’investissement en capital-risque ont des rendements annuels de 50% par an après les frais. Et pour faire la folie d’investir $250,000 dans deux mecs dans un garage, il faut croire qu’il y a une chance de devenir extrêmement riche, pas juste un peu plus riche. L’économie de l’innovation est fondée sur la possibilité d’une croissance exponentielle, et donc une forte prise de risque, forte spéculation, et forts rendements. Et les innovations sorties de la Silicon Valley depuis 40 ans, du microprocesseur à Twitter, ont eu un effet extraordinairement positif sur le monde. 

Est-ce qu’investir dans Twitter c’est “spéculer”? Est-ce que c’est l’”économie réelle”? On voit bien qu’il ne s’agit pas de répondre oui ou non, mais que ces questions ne nous apprennent rien sur rien.

Spéculer, étymologiquement, ça veut dire faire un pari sur l’avenir. Tout comme investir. Les deux mots ont le même sens. Et, comme on l’a vu précédemment, toute l’économie est fondée sur cette capacité à faire des paris sur l’avenir. 

Mais j’irai plus loin: la catégorie “spéculation” me semble suspecte moralement et surtout chrétiennement parce que le spéculateur est toujours l’Autre. Comme disait Milton Friedman: “Personne n’est jamais cupide, c’est toujours le type en face qui est cupide.” Le spéculateur aujourd’hui est le collecteur d’impôts de l’Evangile, le salaud qui s’enrichit sur le dos des autres. Alors que c’est bien connu, personne n’essaye de s’enrichir. A part l’Autre. 

Au final, la “spéculation” est un critère esthétique, pas économique ou philosophique. Est “spéculation” ce qui ne nous plaît pas, ce qu’on comprend mal, ce qui laisse un mauvais arrière-goût. C’est le seul critère qui tient la route. Est spéculation ce qu’on ne trouve pas joli-joli. Ben pour moi c’est pas assez.

Tout ça pour dire que lorsque que Benoît XVI écrit que “Il faut éviter que le motif de l’emploi des ressources financières soit spéculatif”, je trouve que ça n’a pas de sens. Le motif de l’emploi des ressources financières est toujours spéculatif. Ou jamais. Soit on accepte le principe d’une économie dont les acteurs recherchent le profit (et aux dernières nouvelles, l’Eglise n’est pas encore communiste), soit non. 

Pareil avec “juste et convenable.” C’est très bien de dire qu’il faut que l’activité économique soit “juste et convenable.” Qui dirait le contraire? Maintenant, qui est-ce qui décide ce qui est “juste et convenable”, en pratique? Il n’y a pas dix mille possibilités: le marché, ou le prince. 

Et pour savoir ce qui est efficace (c’est-à-dire ce qui crée le plus de richesses, d’innovation et donc de justice sociale), pas besoin de se poser des questions philosophiques: on a testé. Et il s’avère que dans l’immense majorité des cas, le marché est bien meilleur que le prince. Et ce a fortiori dans “les pays qui ont besoin de développement”, qui sont le plus souvent étouffés par un Etat rapace.

Pour finir, voici ce qui m’embête: la vision de l’économie de l’Eglise est contingente. Elle est très lié à l’espace géographique et historique qu’occupent ses principaux clercs. C’est une vision, pour faire très rapide, de démocrate-chrétien européen des Trentes Glorieuses. Et il y a des manières bien pire de gérer une économie qu’en démocrate-chrétien! Mais ça ne va pas très loin, et c’est un peu indigne. Ca ignore beaucoup d’avancées des sciences économiques. Ca ignore aussi beaucoup, franchement, de la théologie catholique, qui est pleine de veines de savoir. Au final, s’il doit y avoir une théologie chrétienne de l’économie, il me semble qu’elle doit se fonder d’abord sur la reconnaissance de la valeur, morale comme économique, de la collaboration d’individus libres et de la capacité d’une telle collaboration à se tromper sur tout et du plus grand nombre de manières possible, et ainsi produire de nouvelles choses, services et idées qui enrichissent la vie et la société. 

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