PEG 2.0

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Oh chouette, on parle de cul et d’Eglise!

Enorme barouf twitterien à la suite de ce très beau billet de Natalia Troullier, une réponse à René Poujol sur Chrétiens de Gauche.

Les deux billets se croisent un peu comme des navires dans la nuit: là où Mme Trouiller parle de son expérience personnelle, M. Poujol attaque frontalement et intellectuellement les positions de l’Eglise, précisant bien qu’il admire ceux qui vivent les prescriptions de l’Eglise, mais arguant qu’elles ne peuvent être la règle pour tout le monde. Le billet de Mme Trouiller a l’énorme mérite de montrer par l’exemple que, oui, il est possible de vivre l’idéal auquel appelle l’Eglise, alors que beaucoup présument par principe que c’est tout bonnement impossible. (Dans le même registre, lire l’oeuvre d’Eve Tushnet pour voir que, oui, il y a aussi des personnes homosexuelles qui vivent l’enseignement de l’Eglise (et aussi parce qu’elle est un grand écrivain de la foi))

Je suis parfois critique des positions de l’Eglise. Cela étant dit, je considère qu’en tant que catholique, je ne peux remettre le magistère de l’Eglise en question qu’avec beaucoup d’humilité et de prudence. Prudence “pragmatique”, parce que tout sujet sur lequel s’exprime le magistère est un sujet sur lequel ont planché des centaines de gens plus intelligents et plus inspirés que moi pendant des siècles voire des millénaires. Prudence “mystique” aussi: si je suis catholique, c’est que je crois que l’Eglise est le corps du Christ, et que si elle se trompe parfois mon devoir de parler selon ma conscience se mêle d’un devoir d’humilité. 

Cette prudence doit pour moi faire peser une forte présomption en faveur des positions de l’Eglise. Même si je n’aime pas ces positions, il faut pour moi que des arguments pour les renverser soient très forts.

C’est pourquoi je voulais faire un billet en réponse à M. Poujol. Autant les positions de l’Eglise sont critiquables, autant ses arguments à lui sont…désolé mais…faiblards.

Pour résumer, M. Poujol fait les arguments suivants (qui ne sont pas originaux, hein):

  1. L’enseignement de l’Eglise n’est plus en phase avec l’époque.
  2. L’enseignement de l’Eglise est une des raisons pour lesquelles elle rebute beaucoup de gens. (“Fâchés avec Dieu… pour des questions de braguette !”)
  3. L’enseignement de l’Eglise est très exigeant.
  4. L’enseignement de l’Eglise est fondé sur la théorie du droit naturel, qui est bêtassonne. 

Le dernier argument est le meilleur et mérite qu’on s’y arrête en premier. Et je vais en profiter pour essayer de cadrer le débat théologique autour de la sexualité de la manière qu’il mérite, ce qui pour moi n’est pas fait.

Sur le droit naturel: oui, la théorie du droit naturel est critiquable, mais il faut bien la comprendre pour bien la critiquer.

D’abord, la théorie du droit naturel ce n’est pas “Si on le voit dans la nature, c’est bien, si on le voit pas c’est pas bien.” Sinon je tue mon voisin pour le bouffer, ce qui est à peu près 100% de la loi naturelle telle qu’elle existe. La théorie du droit naturel, c’est, en gros, l’idée que l’homme a une nature et que la moralité consiste à être fidèle à cette nature. 

Ensuite, il faut bien comprendre à quoi sert la théorie du droit naturel dans l’argumentaire de l’Eglise. Le droit naturel n’est pas un “dogme”. Ce n’est pas une position religieuse. C’est une position philosophique. L’Eglise a développé la théorie du droit naturel, pourquoi? Parce que fidèle à la séparation du spirituel et du temporel instituée par le Christ (Redde Caesari…, tout ça), elle développe également ses arguments selon ce que Rawls appelait la “raison publique” c’est-à-dire des arguments acceptables par tous. 

Autrement dit, l’Eglise ne dit pas: “Toi, chrétien, tu dois croire au droit naturel et le droit naturel te dit que…” Elle dit “Toi, chrétien, tu dois vivre ta vie comme-ci/comme-ça parce que voici ce qui est écrit dans la Bible et voilà comment l’Eglise l’interprète” ; en parallèle, elle dit au monde “Voici la théorie du droit naturel et la théorie du droit naturel elle dit que…” C’est l’apport de Saint Thomas: le droit naturel est une sorte “d’interface” entre la loi divine et la loi humaine. (Oui oui je raccourcis à donf.)

Bref, tout ça pour dire que si on veut attaquer les positions de l’Eglise d’un point de vue théologique, en tant que chrétien s’adressant à des chrétiens, et non philosophique ou utilitariste, s’attaquer au droit naturel ne sert pas à grand’chose. Ce n’est pas à cause du droit naturel que la Genèse dit ce qu’elle dit, ni que Jésus en a dit ce qu’Il en a dit. 

Pour moi, on tape plus efficacement sur le droit naturel en l’attaquant sur son terrain, c’est-à-dire arguer que le droit naturel part tout autant d’une pétition de principe—l’existence d’une nature humaine à laquelle il serait désirable de se conformer—qui est, au final, autant un crédo que celui des apôtres. Et de dire aussi que quand bien même on accepterait ce postulat, le contenu de cette nature humaine est lui aussi tout aussi fortement discutable.

(Je signale quand même au passage à mes potes libéraux qui tapent sur le droit naturel que si l’Eglise n’a pas besoin du droit naturel, les Lumières, elles, si. L’apport fondamental des Lumières, c’est quand même l’idée de droits universels dont jouirait tout être humain, et un tel concept de droits humains ne peut pas avoir 10 000 racines: c’est soit Dieu, soit une nature humaine (puisque ces droits viennent du fait d’être un être humain). En tant que catho, le droit naturel m’indiffère relativement, mais en tant que laïc démocrate libéral fils des Lumières, je tiens beaucoup, beaucoup au droit naturel.)

Bref: tout ça pour dire que si on veut s’attaquer productivement aux positions de l’Eglise sur la sexualité, y’a pas 10 000 chemins, il faut s’y attaquer théologiquement et aller dans les Ecritures.

Autrement dit: oui, il faut commencer par la Genèse, qui insiste quand même lourdement sur la création de l’homme et de la femme comme êtres sexués (sinon genrés…). Et il faut SURTOUT s’intéresser aux paroles de Jésus sur le mariage et le divorce. Parce que c’est gentil de dire que l’Ancien Testament contient plein d’exemples de polygamie, d’adultère, etc. mais JUSTEMENT Jésus arrive ensuite et dit quand même très très explicitement qu’en tant que Messie qui ACCOMPLIT la loi, il faut oublier ça et revenir à la Genèse. Quand on cite les deux épouses de Jacob, on se place précisément (désolé, mais oui) dans les chaussures des Pharisiens qui s’appuient sur l’exemple de l’Ancien Testament pour réclamer le droit de répudier leurs femmes, et c’est pour ça qu’il faut un peu faire attention à Jésus qui leur répond que cette loi n’est pas une loi éternelle, et SURTOUT en profite pour avoir un propos BEAUCOUP PLUS LARGE sur la nature humaine (merde, la r’voila) en disant que nous avons été créés homme et femme et sommes appelés à faire une chair, homme et femme. Pourquoi est-ce que la Genèse vaudrait plus que Jacob? Mais parce que Jésus nous le dit, et très clairement.

Alors bien sûr cet enseignement du Christ ne suffit pas à conclure qu’il faut pas mettre la capote, mais dire “Jacob avait deux épouses donc l’enseignement de l’Eglise c’est nawak” ça me semble un gros gros raccourci. Evidemment je caricature, mais s’il y a un point par où commencer, c’est quand même celui-là. 

Je parlais plus haut de présomption très forte en faveur des positions de l’Eglise, et on a là l’Evangile qui pose une présomption très forte lui aussi. Je veux bien qu’on en discute, mais c’est pas en me parlant des filles de Lot qu’on va me convaincre. Il faut s’attaquer aux vrais sujets.

Ca c’est le couplet sur le droit naturel et la théologie de la sexualité.

Ensuite, sur les autres arguments, désolé, mais ils ne sont pas du tout probants. Je les reprends.

“L’enseignement de l’Eglise n’est plus en phase avec l’époque.” Ma première réaction (et peut être la dernière): encore heureux, b…del! Une Eglise qui serait “en phase avec son époque” ne serait pas l’Eglise de Dieu! L’Eglise ne PEUT pas être “en phase avec son époque” parce que le monde sera toujours tâché par le péché originel. Signe de contradiction, tout ça. 

Qu’on me comprenne bien: la non-phasitude de l’Eglise ne prouve pas que son enseignement est correct (il y a une infinité de manières de n’être pas en phase avec son époque, et toutes sauf une sont incorrectes), mais elle prouve encore moins qu’il n’est pas correct. Pour moi dire ça ne prouve absolument rien. 

Et (encore cette satanée présomption), dès que j’entends cette histoire de “phase avec son époque”, j’ai un frisson et j’ai envie de détaler. Une bonne raison de se méfier d’une “modernisation” du discours de l’Eglise est qu’il serait applaudi par un choeur unanime. Désolé mais je suis comme ça. 

“L’enseignement de l’Eglise est une des raisons pour lesquelles elle rebute beaucoup de gens.” Ca, c’est une pétition de principe tellement répandue qu’on ne prend pas la peine de l’étayer avec des faits.

Alors oui, on connaît tous des gens qui parlent de la position de l’Eglise sur la sexualité pour dire qu’ils ne vont pas à la messe. Et pour certains, c’est peut être même vrai. (Cette histoire de sexualité, c’est aussi un très bon prétexte très socialement acceptable d’échapper à une foi qui est très exigeante sur beaucoup plus de domaines que la sexualité.)

Si on essaye d’étayer cette idée, on se rend compte que rien ne le prouve.

L’exemple des Etats-Unis est extrêmement parlant (et je ne le prends pas parce que je suis américanolâtre, mais parce que c’est le pays occidental avec la plus grande diversité religieuse, qui permet de faire des comparaisons). Après la révolution sexuelle des années 60, de nombreuses dénominations protestantes “mainline” (càd relativement semblables à l’Eglise catholique dans leur hiérarchie, leurs rituels, leur composition sociologique, etc.) se sont “adaptées” et “modernisées” et sont rentrées dans la course à l’échalote avec la mode. 50 ans après, le constat est assez glaçant: le protestantisme “mainline” est un champ de ruines. Tous les chiffres sont au plus bas et n’arrêtent pas de baisser. Et les églises qui recrutent le plus sont, on le sait, les églises évangéliques, qui ne sont pas franchement connues pour leur libéralisme en matière de moeurs. (Ross Douthat, chroniqueur catholique conservateur au New York Times et auteur d’un très bon livre sur l’histoire de la religion aux US au 20ème siècle, relate très bien le phénomène dans cet article.) Un symbole très fort de l’effondrement du “mainline”: cette année est la première fois de toute l’histoire des Etats-Unis qu’aucun des quatre candidats à l’élection présidentielle n’est issu du mainline. On a un évangélique (Obama), un mormon (Romney) et deux catholiques (Biden et Ryan).

Si vous trouvez que les Iouhéssé c’est pas applicable, l’exemple de l’Eglise anglicane est tout aussi frappant: les branches (principalement occidentales) qui ont accepté toutes les réformes “modernisatrices” sont entrain de péricliter, et les branches (principalement africaines) qui sont plus conservatrices se portent très bien. Et l’introduction de ces réformes est entrain de déchirer la communion anglicane.

On le voit aussi dans l’Eglise catholique française, hein. Les seules communautés qui n’ont pas de problèmes de vocations, c’est les tradis. (En tant que “génération Jean Paul II” je ne m’en réjouis pas forcément à fond, d’ailleurs.) Le plus gros séminaire de France, de loin, c’est Versailles. 

Et il est facile de comprendre le phénomène: dans une société moderne laïcisée, les gens se tournent vers la religion pour trouver quelque chose de DIFFERENT que ce que la société leur renvoie. Quand ton église ou ta communauté te dit la même chose que la télé, ben, la télé tu peux la regarder au lit le dimanche matin, c’est quand même plus confortable.

BREF: on peut débattre des chiffres et trouver des contre-exemples, mais la pétition de principe qui consiste à dire que l’Eglise recruterait plus si elle avait un message plus friendly sur la sexualité me semble LOIN, LOIN d’être prouvé. Encore cette présomption…

C’est comme les gens qui disent que l’Eglise résoudrait son problème de vocations si elle autorisait le mariage des prêtres sans se penser que les églises qui accordent le mariage aux prêtres ont exactement la même crise de vocations.

“L’enseignement de l’Eglise est très exigeant.” Pareil qu’en haut: on a envie de dire “Encore heureux!”

Relisez votre Evangile. Jésus dit aux gens de donner TOUT leur argent aux pauvres. Il leur dit d’abandonner leur famille, et même de créer une guerre au sein des familles. Il dit de tout lâcher et de partir avec son bâton et de quémander sa nourriture. Il dit de déplacer des montagnes. Il dit de tendre l’autre joue à ses ennemis. Il dit de mourir pour ses amis, et même ses ennemis. Et en les aimant plus que soi-même, steuplait.

Il faudrait alors que le discours chrétien soit exigeant sur tout…sauf sur cet aspect si fondamental de l’expérience humaine qu’est la sexualité? Ce serait la seule activité humaine où Jésus n’aurait pas grand’chose de plus à dire que “Ecoute, si ça t’amuse…”?

Et d’ailleurs même si on autorise la capote et la pilule et pan-pan entre les garçons et pan-pan avant le mariage et le BDSM, le message de l’Evangile n’en sera pas moins incroyablement exigeant: je vous rappelle que pour Jésus regarder une autre femme que la sienne avec concupiscence c’est commettre un adultère.

C’est peut être ça le problème, plus général, avec, à la fois l’enseignement de l’Eglise, sa communication, et sa perception. Tout le monde comprend qu’on peut être un chrétien, et même un bon chrétien, si on ne donne pas tout son argent aux pauvres. Mais les gens pensent que si on met une capote, tout d’un coup, on ne peut plus être chrétien.

L’enseignement de l’Eglise sur la sexualité est le même que celui que Jésus dans tous les autres domaines: il pose des obligations qui demandent des efforts littéralement surhumains—mais il offre un pardon infini quand nous n’y arrivons pas. C’est CA le “paradoxe” central de l’enseignement du Christ, et pour moi on s’éloigne de cet enseignement en essayant de résoudre le paradoxe, en disant “Cette règle est impossible, donc il faut l’adoucir.” 

Encore une fois, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas plein d’enseignements de l’Eglise qui sont discutables, mais pour moi on apporte les mauvaises réponses aux mauvaises questions.

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  1. bzavier reblogged this from pegobry and added:
    Décoiffant, vif et juste.
  2. thomasmore reblogged this from pegobry
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